vendredi 13 avril 2018

Etienne de LA BOETIE : Discours de la servitude volontaire

Un des plus grands textes politiques du XVIème siècle. Si le petit ouvrage d’un jeune humaniste mal connu continue d’être lu, relu, commenté et analysé presque 500 ans après sa rédaction, ce n’est nullement le fruit du hasard. Le Discours de la servitude volontaire est en effet une des meilleures réflexions jamais couchées sur le papier sur le pouvoir et la liberté. 


Un monde humaniste

On sait relativement peu de choses d’Etienne de LA BOETIE, en dehors de sa célèbre amitié avec Michel de MONTAIGNE, auteur des fameux Essais. Né en 1530 et mort de maladie 33 ans plus tard, il a exercé des charges d’une certaine importance au sein de la magistrature bordelaise.

D’une culture impressionnante, il fut un parfait représentant de cette noblesse de robe intellectuelle, nourrie aux meilleures sources de l’humanisme de son temps, disposant en particulier d’une grande connaissance des auteurs grecs et latins antiques que l’on était en train de redécouvrir. Ce qui ne l’a pas empêché de se consacrer à l’étude du droit, qui l’a amené, en tant que Conseiller au Parlement de Bordeaux, à se frotter aux problèmes d’actualité. 



LA BOETIE semble avoir ainsi cumulé une connaissance livresque hors normes avec une expérience professionnelle concrète qui le mettait en lien avec les convulsions de la société de son temps. Et les convulsions ne manquaient guère, puisque le développement des théories réformées, en particulier du calvinisme en France, commençait à bouleverser l’ordre établi.  

Discours de la servitude volontaire

A ce jour nous n’avons pas de certitude absolue sur la date et les conditions de rédaction du texte. D’après MONTAIGNE, le jeune LA BOETIE aurait écrit Discours de la servitude volontaire dès l’âge de 18 ans, soit vers 1548/49. L’extraordinaire maturité dont le texte se fait l’écho, exception faite de certains passages qui sentent un peu l’exercice scolaire, aurait tendance à démentir cette assertion. Une hypothèse possible est qu’une première trame ait été bel et bien rédigée à cette date, puis complétée ultérieurement. 

Quel est son propos ? Il tient en deux idées principales. Avant tout, l’idée selon laquelle la liberté était un droit naturel et inaliénable. Pour un citoyen français du XXIème siècle, ça paraît évident. Pour un représentant du monde aristocratique d’une société d’Ancien régime divisée en trois ordres ne connaissant que la monarchie, ça l’était déjà beaucoup moins. Affirmer cela allait à l’encontre de la réalité concrète vécue par tous les sujets français de l’époque. Mais elle allait aussi à l’encontre des thèses du philosophe antique ARISTOTE. Ce dernier, dans ses Politiques, justifiait de manière explicite la soumission de certains individus (les esclaves, les métèques, les femmes) à d’autres (les citoyens, en l’occurrence les citoyens athéniens). 

L’autre idée donne son titre à l’ouvrage : si la tyrannie est possible au sein des sociétés humaines (qu’elles prennent la forme d’une tyrannie revendiquée, ou qu’il s’agisse d’une monarchie ou d’une démocratie dévoyées), c’est bien parce que les hommes y consentent. C’est un propos très fort, au fond de nature aristocratique dirais-je, et qui d’une certaine manière est choquant pour un Européen du XXIème siècle dans la mesure où il renvoie presque dos à dos bourreaux et victimes. Le cœur de son ouvrage cherche à décrypter le mécanisme de servitude. Les hommes ne sont jamais asservis par quelqu’un dont la force intrinsèque les écraserait par nature, par exemple comme si Superman décidait tout d’un coup de dominer le monde. Non, dit LA BOETIE, c’est parce qu’une partie de la population y a intérêt. Le tyran s’entoure de courtisans ayant tout intérêt à ce qu’il reste en place ; eux-mêmes s’entourent d’hommes de main qui verraient d’un mauvais œil que le système change. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’on arrive au bas de l’échelle, à ceux qui ne profitent en rien du régime en place, mais qui sont tellement opprimés de toute part qu’ils ne sont pas même en situation de concevoir une révolte. 

Un discours actuel

Si nous redécouvrons ces dernières années un auteur un peu oublié, ce n’est pas le fruit du hasard. Ses réflexions entrent en résonance avec nos propres préoccupations contemporaines. LA BOETIE ayant décrit le processus d’asservissement dans son caractère le plus général, il devient de ce fait aisé de le discerner au sein de nos sociétés. Certains passages sur le recours par le tyran à l’abêtissement de la population par des distractions indignes sonnent de manière on ne peut plus actuelle. On peut même affirmer sans trop de crainte de se tromper qu’en la matière LA BOETIE pêchait plutôt par excès de naïveté…

Il ne faut pas se leurrer. De vieilles démocraties comme la France, héritières de siècles d’avancées politiques et sociales et sociétales, demeurent très fragiles. La tyrannie n’est pas toujours le fait d’un individu seul, ayant pris le pouvoir par la force et s’y maintenant par d’abjects expédients. La tyrannie – et Alexis de TOCQUEVILLE y insista trois siècles après LA BOETIE – peut aussi devenir le fait de la majorité, c’est d’ailleurs un des risques premiers dans un pays de régime démocratique. Le jeune humaniste avait admirablement compris dès l’époque que la lutte contre la tyrannie est aussi une lutte contre soi-même: contre ses intérêts matériels immédiats, contre son indifférence et son égoïsme, contre son esprit de clan et de courtisanerie. 

En somme, si la présence d’une tyrannie impacte l’ensemble d’une société et l’asservit, on peut sans doute affirmer l’inverse. Une fois de plus, en bon aristocrate de son temps, LA BOETIE ne partageait guère le goût de la victimisation propre à nos contemporains, et semblait bien proche de dire qu’a contrario l’esprit de servitude ne pouvait qu’attirer la tyrannie. Tel est le point de vigilance auxquelles doivent s’astreindre toutes les démocraties modernes : se méfier de leurs propres tendances à l’abaissement, qui, poussées trop loin, risquent fort de susciter une forme de tyrannie d’autant plus terrible qu’elle ne sera pas imposée de l’extérieur mais établie par nous-mêmes, les citoyens… 

Bruno B., Bibliothécaire

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