vendredi 9 février 2018

Les tragiques grecs : Eschyle, Sophocle, Euripide

Les tragédies grecques classiques figurent parmi les plus anciens textes connus dont nous disposons en Europe, remontant à environ 2 500 ans. Beaucoup d’entre elles, même rédigées par des auteurs considérés dès leur époque comme de premier plan, ont été perdues à jamais. Il nous en reste toutefois suffisamment pour que nous puissions encore, de nos jours, nous faire une idée de ce qui marqua sans conteste un des plus grands basculements vers la sécularisation d’un monde mythologique vers un monde civique.


A l’origine était la mythologie

Les tragédies grecques puisaient aux mêmes sources que les poèmes d’Homère : le vieux fonds mythologique grec, déjà très ancien à l’époque où ESCHYLE, un des premiers tragédiens, composa ses œuvres au Vème siècle avant JC. La mythologie reprenait sous une forme plus ou moins allégorique des récits de la création du monde et des premiers temps de l’humanité. Elle formait l’armature imaginaire, tout à la fois morale et religieuse, d’un monde polythéiste dans lequel le surnaturel était partie prenante du cosmos. Les dieux marchaient fréquemment au milieu des humains, des nymphes habitaient les rivières et des héros tels Hercule ou Jason accomplissaient les exploits les plus extraordinaires.


La matière était là, quasi-inépuisable
, offrant aux auteurs de tragédies une toile de fond mentale sur laquelle ils pouvaient broder leurs histoires. Tout le monde avait entendu parler d’Hercule et de ses 12 travaux, de Prométhée puni pour avoir offert le feu aux hommes, d’Agamemnon le vainqueur de Troie. Grâce à cette connaissance partagée par les spectateurs, il n’y avait nul besoin de se disperser en longues explications : on pouvait rentrer rapidement dans le vif du sujet et s’étendre sur ce qui constituait le cœur de la pièce.


Il convient de se souvenir que les jeunes Grecs apprenaient à lire dans l’Iliade et l’Odyssée. Contrairement à nos conceptions chrétiennes, selon lesquelles la Bible était le message d’un Dieu unique offrant une transcendance à des fidèles, les Grecs de l’Antiquité baignaient dans une conception polythéiste dans laquelle les dieux n’étaient différents des hommes que par leurs pouvoirs et leur immortalité, il y avait en somme différence de degré, mais pas (pas totalement en tout cas) de nature. Le surnaturel auquel croyaient sans doute la plupart des Grecs n’avait pas pour origine de grandes forces métaphysiques impossibles à appréhender pour un simple mortel. Ce surnaturel était d’une certaine manière normal, et, de ce fait, demeurait intelligible.


La naissance de la tragédie

La tragédie classique dont nous avons gardé trace est donc née autour du Vème siècle avant JC, et si par facilité nous employons l’expression de tragédie « grecque », il convient de ne pas se leurrer, c’est bien de tragédie athénienne qu’il faudrait en réalité parler.


C’est en effet en plein dans ce que l’on a appelé le siècle de Périclès, dans une Athènes démocratique qui connaissait alors son apogée politique, militaire, intellectuelle et artistique, que la tragédie prit véritablement son essor.


Les pièces, jouées en plein air selon un dispositif scénique qui fut affiné sur plusieurs générations, donnaient lieu à de véritables grands-messes annuelles, avec concours et récompenses à la clef. La représentation des tragédies était un moment fort de l’année, qui fédérait apparemment l’ensemble des classes sociales de la cité.


On pourrait à juste titre s’émerveiller pour l’intérêt qu’avaient les Athéniens pour la chose artistique, mais il convient de rappeler que cette dernière dimension, pour importante  qu’elle ait été, n’était pas le principal pour les spectateurs de l’époque.


Jeu et tragédie

Car les tragédies représentaient en réalité deux choses. En premier lieu, la vie civique, au sens de vie de la cité. Toutes les tragédies questionnaient en fait les grands débats qui se posaient à la cité, en leur octroyant le recul que permettait le recours au vieux fonds mythologique que nous citions. Ce, bien entendu, avec des sensibilités différentes. ESCHYLE avait une préférence pour les histoires simples et linéaires, SOPHOCLE exploitait jusqu’au bout la logique des drames qui se nouaient, EURIPIDE offrait la meilleure peinture psychologique. Mais par-delà leurs différences, tous les dramaturges, en convoquant la mythologie, évoquaient la vie de la cité. Qui n’a en tête le conflit entre piété filiale et piété civique qui traverse tout l’Antigone de SOPHOCLE ?


Ceci étant, derrière ce qui apparaît comme une évidence à quiconque s’intéresse un peu au sujet, se profile une autre réalité, moins souvent soulignée. La tragédie grecque fut un vecteur de ce que l’on pourrait appeler, en employant une terminologie moderne, une sécularisation de la société par l’entremise du jeu.


Le grand historien Johann HUIZINGA avait très bien compris que le jeu (ici dans le sens du jeu de la pièce, de jouer un rôle), en permettant une appropriation symbolique, autorisait les hommes à se lier avec d’autres univers. Par le biais de ce que Roger CAILLOIS a appelé le phénomène de MIMICRY, du simulacre, l’acteur incarne un héros ou un dieu, et permet ainsi de rapprocher l’auguste personnage des simples mortels qui regardent la pièce. Il est intéressant de noter que ce faisant on ne rejette ou nie nullement le passé mythologique, mais qu’il est en quelque sorte désacralisé ; le jeu permet à l’acteur et au public de s’approprier un monde qui n’existe plus ou n’a jamais existé, mais que l’on fait revivre le temps d’une pièce.


Telle est peut-être une des plus grandes contributions du jeu, pris dans son sens le plus élevé : servir de pont entre notre monde sensible et le monde de l’infini possible. Ce n’est pas accessoire, car se contenter du premier n’est pas seulement source d’étiolement mais aussi de division. Ainsi que le dit Régis DEBRAY : « Les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse. ». Les tragédies grecques sont là pour rappeler que, aussi importantes que puissent être les affaires humaines, ces dernières ne sont jamais qu’un minuscule grain de poussière dans un ensemble bien plus vaste…


Bruno B., Bibliothécaire

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